C'est vous qui voyez, Docteur...

"La médecine, c'est 10% de scientifique, 90% de merveilleux; 10% d'explications, 90% d'énigme." C'est du moins ce que pense le Dr J. Forget pour qui la médecine "chante à côté". Il rêve de ne pas nuire, de soigner par l'oubli. Contrairement à son associé, le Dr A. Mory, doté d'une mémoire hors norme formatée par son expérience hospitalière et qui croit en l'efficacité de la médecine scientifique, tout en cultivant charme et séduction. Quand ils ouvrent la "Maison médicale" à la fin des années soixante-dix dans une ville ouvrière de banlieue parisienne, les docteurs Forget et Mory rêvent de donner une vraie place au malade, d'abandonner leur statut de notable. Le début d'une aventure commune qui durera plus de trente-cinq ans, entre controverses médicales, dialogues avec les patients, anecdotes tragi-comiques, jusqu'à leur quête d'improbables successeurs parfois loufoques... Molière n'est jamais loin quand on parle médecine... Plus qu'un questionnement, ce livre est un plaidoyer pour une médecine modeste. Avare de prescriptions médicamenteuses, mais prodique de son temps. Une médecine à l'écoute - et à l'école - des malades. L'exergue du livre est assez explicite: "Au malade inconnu, la médecine reconnaissante".

256 pages  -  ISBN : 9782342046199  -  Romans de société > Commander le livre
La presse en parle

L’efficacité de toute suggestion est structurée par les mythes

Suite à des discussions qui ont suivi la parution du livre et notamment à celles que nous avons eues dans un charmant lieu-dit d'Auvergne (les entretiens de Lomenède), j'ai souhaité approfondir la question de la relation médecin-patient et de la suggestion d'une perspective plus théorique. je livre à ceux que cela intéresse l'état de mes réflexions.
La relation "Médecin - patient", telle qu’elle apparaît dans « C’est vous qui voyez, docteur », peut sans doute se relire dans le cadre d'une réflexion sur l'intellectuel collectif, lui même en permanence travaillé et remanié par le devenir de l'humanité tout entière.
- L’opposition entre la « science » et la « non science » apparaît dès lors qu’on interroge les contradictions entre l’explicable et l’énigmatique. Les difficultés interprétatives commencent dès que l’on sort du langage des équations pour parvenir à une langue compréhensible. Tout le monde sait que par glissements successifs une vérité peut devenir tromperie (voir par exemple comment on utilise les statistiques). Inversement, toute illusion reposant sur un mythe peut devenir vérité symbolique.
Je cite un passage de l’introduction de mon livre:
C’est que le processus de guérison est souvent mystérieux, énigmatique. Derrière cette énigme, se profilent deux petits mots: l’effet placebo. Deux petits mots qui contiennent beaucoup et notamment la complexité de la relation entre le médecin et son patient, où sympathie et confiance se mélangent et se brouillent. Si on devait raconter et expliquer l’histoire d’une guérison, on devrait entremêler le cheminement de la maladie et celui du médicament, mais aussi le vécu du patient, son imaginaire ainsi que celui du médecin qui n’est pas le dernier à interpréter et à se laisser abuser, bref un montage d’éléments multiples dont il serait bien difficile de faire au bout du compte l’analyse et de définir qui est responsable de quoi.
J’ai tenté au travers de petites scénettes de souligner le non dit, les croyances, les présupposés, qui peuvent sembler irrationnels et parfois ridicules, mais tellement importants, car ils vitalisent et structurent nos ressources et capacités à guérir. Nos croyances sont inscrites d’une part dans la société où nous avons grandi, d’autre part, elles s’adossent ici ou là à des modèles, un paradigme en lien avec notre imaginaire, notre sensibilité, qui résonnent en nous d’une façon personnelle, comme résonne en nous une musique.
J’avais écrit dans une première version un échange entre trois médecins qui se demandaient: « Qu’est-ce que soigner? ». J’ai supprimé ces passages, un peu trop théoriques, qui semblaient déplacés dans un roman, mais peuvent éclairer mon propos ici.
« – Soigner, disait Forget, c’est accepter sa part de mystère tout en prenant sa part de risque. Imaginer qu’on puisse jouer cartes sur table et que tout artifice soit exclu du processus, c’est aussi priver le malade de sa propre part d’irrationnel. Soigner, c’est s’inviter dans la confidence, pas seulement partager un savoir, mais partager une antichambre, un espace de résonance. Soigner quelqu’un, c’est s’introduire tout doucement dans son jardin secret pour entendre avec lui les bribes d’une musique balbutiée, cueillir entre deux soupirs la voix qui chante en lui.
– Imperceptiblement, disait DL, la remplaçante, les mythes se déplacent, comme les plaques tectoniques. Soigner, c’est reconnaître que notre système de croyance se défait. Mythe d’aujourd’hui n’est pas mythe d’hier ni peut-être mythe de demain. Soigner, c’est s’appuyer sur un système à la dérive tout en gardant ses propres points fixes.
– Soigner, disait Mory, c’est être partie prenante du mythe. La part du mensonge est minime, la vérité symbolique immense. Qu’est-ce que la médecine peut produire de plus grand qu’une vérité symbolique?
– La vérité symbolique doit-elle emprunter aux mystifications anciennes ou s’appuyer sur une nouvelle grille? La vérité est du côté d’un savoir modeste, d’une médecine humble. Soigner, disait DL, c’est tenir la main à quelqu’un qui cherche son chemin dans le noir. En le tenant à l’écart du précipice.
– L’aider à trouver son chemin, poursuivait Forget, son chemin à lui. L’accoucher de son savoir. Car il en sait beaucoup plus qu’il ne croit. Soignant et soigné côte à côte, jouant à quatre mains sur le même piano, déchiffrant la même musique, les doigts s’effleurant sur des touches voisines, les mains se croisant ou se superposant, l’oreille attentive aux contretemps et aux discordances. Jusqu’à tomber sur la note juste. »
L’effet placebo concentre et résume aussi bien:
- La nécessaire complémentarité entre apport extérieur (médicament, acupuncture, chiropraxie…) et mobilisation de nos propres ressources dans le processus de guérison.
- que la contradiction entre science et non science. (J’allais dire entre sens et non sens).
Il est là, l’effet placebo, collé à la substance active comme son envers indispensable. L’effet placebo! Mille fois interrogé, mille fois étudié, jamais expliqué. Ombre mouvante, changeante, étrange, prodigieuse, peau de caméléon, zigzagant entre le fait et sa représentation. Entre la chose et l’image. Mobilisant d’autres canaux. Suivant les méandres de l’imagination. Soudain s’en dissociant. Enfin se dérobant quand on se jette sur lui, après de longues heures de traque, en s’exclamant: Je te tiens!
Comme si l’effet placebo ne cessait de se venger de la médecine sérieuse. Car la médecine sérieuse, pour différencier le médicament sérieux du vulgaire placebo, a inventé une méthodologie qui doit justement le poursuivre, ce faussaire, l’intercepter, le neutraliser. C’est l’étude en double aveugle contre placebo. Ce faisant, elle l’élève au rang de vrai partenaire, car sans lui, pas d’étude du vrai médicament, pas d’étude, pas de preuve. C’ est véritablement la science qui se mord la queue. Comme si le placebo ne cessait de se venger de la médecine sérieuse. Puisque la médecine scientifique a besoin de lui, il s’incruste en elle comme un parasite dont elle ne peut venir à bout. Du temps où n’existaient que des pseudo médicaments, tous en quelque sorte étaient placebos. Mais, depuis que le pseudo est reconnu comme pseudo, au lieu de s’évanouir dans la tromperie, l’inutilité ou la magie, il ne cesse de prospérer et d’obtenir, contre leur gré, la reconnaissance des savants: ils ne peuvent plus se débarrasser de cette proximité peu reluisante. Comme si la science admettait qu’elle avait besoin de la non science et que la non science, sans se troubler, puisait dans la science de nouvelles raisons de s’épanouir. Mais impossible d’ignorer que, si l’effet placebo est un mystère, c’est d’abord et avant tout l’étroitesse de vue de la science pharmacologique qui en est responsable. Elle considère cet effet comme irrationnel parce qu’elle est enfermée dans sa propre manière de raisonner. Pour elle doit être considéré comme illusoire et magique ce qu’elle ne peut expliquer par le seul instrument dont elle dispose pour comprendre, à savoir les processus physico-chimiques. Cet effet incontestable n’est irréparable que pour elle, parce qu’elle ne retient de la réalité que ce genre de cause. L’intérêt du placebo réside dans le fait qu’il contraint la science médicale à sortir d’elle-même. Il la met hors d’elle, en ce sens qu’il l’irrite par son efficacité, mais il la met aussi hors d’elle, en cet autre sens qu’il lui indique une voie plus ouverte pour se penser elle-même, qu’il lui intime l’ordre de se dépasser, qu’il lui fait se souvenir le contexte dans lequel elle travaille.
Le contexte, c’est la relation médecin patient, qui s’inscrit dans le symbolique et se nourrit de la force des mythes. Le médecin joue son savoir et son autorité dans l’affirmation d’un pronostic favorable. Le médecin surfe également sur la double représentation qui opère sur l’imaginaire du patient. Il est en même temps lui-même et le représentant de la communauté médicale. En même temps qu’une relation personnelle a été mise en place, c’est tout le corps médical qui se dessine en filigrane et se porte garant.
L’efficacité du placebo n’a été possible que par l’entrée des patients dans la communauté des guéris par la science médicale. Le psychiatre américain Jérôme Franck nous met sur la voie en proposant une liste de facteurs nécessaires pour qu’une psychothérapie marche:
- Une relation thérapeutique entre un patient et un soignant socialement reconnu. Le thérapeute est perçu comme ayant une formation spéciale, au moyen de quoi il ou elle a la maitrise de techniques thérapeutiques spéciales ; cette perception augmente la foi en la compétence de l’aide.
- La prise du traitement en un lieu spécialement étudié, tel qu’un hôpital, une clinique, un centre de santé, ou un cabinet. Le cadre lui-même suscite les attentes d’amélioration (Expectative).
- Une théorie sur laquelle est fondée la thérapie. Il y a différentes théories pour différentes thérapies. Théories analytiques, théories comportementales… le patient sera plus ou moins convaincu par telle théorie ou telle autre qui lui parlera davantage. Chacune des théories pourra s’appuyer sur un certain nombre d’études et de résultats.
- L’usage d’un rituel ou d’une procédure. Ils varient également d’une thérapie à l’autre mais ils ont une cohérence avec le corpus théorique de ladite thérapie.
Un rite exige d’abord la présence d’un officiant. Ce dernier doit être socialement reconnu. Ce n’est pas seulement sa personne qui est mise en avant, et qui lui donne son prestige, c’est sa place dans telle société, c’est donc avant tout sa fonction. Il n’agit pas seul selon son bon plaisir, il représente la société qui a vérifié sa compétence et lui donne une mission. Son autorité lui vient de ce qu’il s’est soumis à une formation longue et parfois difficile et qu’il a reçu les titres qui valident sa formation.
Cependant, cette reconnaissance par la société et la médecine « officielle » peut avoir son revers. De même que de plus en plus d’électeurs se méfient en politique d’un système, de plus en plus de patients se méfient de la médecine officielle, des discours officiels, et se tournent vers d’autres acteurs qui s’appuient sur d’autres représentations. Le fait de ne pas être un cacique, de ne pas être dans le moule majoritaire peut avoir son propre intérêt, du moment qu’on revêt d’autres ornements, qu’on s’appuie sur d’autres rites qui pourront faire sens. Voir dans les comédies de Molière l’importance de la robe, du jargon (latin ou apparenté, du moment que c’est incompréhensible). Il est certain que ce genre d’ornements ne fonctionnerait plus aujourd’hui. Par contre, le fait de payer (si possible cher) sa psychanalyse garde souvent un sens, non seulement pour les psychanalystes mais pour bon nombre de leurs patients.
C’est là qu’une réflexion sur l’intellectuel collectif peut avoir tout son intérêt. La mise en commun d’expériences, le partage du sens critique, l’intégration dans notre système de pensée de la force de l’effet placebo et de l’importance de nos ressources personnelles, peuvent brouiller les lignes de nos référents habituels et nous conduire à changer de paradigme. Pour l’instant, il faut bien reconnaître que la méfiance vis à vis de la médecine officielle profite bien souvent à des médecines qui perpétuent des illusions ou des mensonges sur les mécanismes physio pathologiques à l’œuvre. Cependant, il y a une démarche active de la part du patient qui s’adresse à elles, car il nourrit par sa propre pratique un mythe en devenir.
Donner aux patients eux-mêmes le moyen d’agir et non plus de subir leur remède, c’est les encourager à développer eux-mêmes leurs propres mythes à partir de leur imaginaire, à partir de leurs croyances, à partir de leur vécu, à partir des échanges qu’ils peuvent élaborer avec leurs pairs. Des discussions, des mises en commun, peuvent surgir de nouveaux mythes, qui seront nécessairement confrontés à des socles de croyance plus anciens, notamment une perpétuelle dialectique entre science et non science, c’est à dire une science qui ose se regarder elle-même, qui circonscrit son champ d’investigation, dessine ses propres limites, et discute ses propres révélations. Il me semble qu’une part grandissante d’acteurs de santé qui soient à la fois critiques et nonchalants devrait permettre de remettre à leur juste place toute intervention extérieure ou magique pour favoriser nos propres ressources et mettre à l’épreuve notre patience: Savoir attendre pour pouvoir guérir, comme le dirait le psychiatre et hypnothérapeute François Roustang.
Un très bon exemple du rôle de l’intellectuel collectif est celui de la place et de l’image du cannabis dans notre société. Le cannabis est présenté par le système (l’état, la justice, la police, l’Académie de médecine…) comme un produit dangereux, à ce titre, son usage est interdit. Le débat est vif chez les acteurs de santé, entre partisans et adversaires d’une dépénalisation, voire d’une légalisation. On peut se souvenir par exemple des conclusions du rapport Roques, en 1998. Ce rapport avait été commandé par Bernard Kouchner, alors secrétaire d’état à la santé, et plutôt favorable lui-même à un assouplissement de la législation. Ce rapport, d’environ 200 pages, se basait sur les résultats de différentes expériences à travers le monde. Il se voulait avant tout impartial en s’appuyant sur la science et ses expériences (chaque description du cannabis ou de ses effets étant corroborée par des expériences scientifiques référencées et citées par année et par auteur). Depuis, comme pour mieux soutenir la politique actuellement menée, les scientifiques n’arrêtent pas de mettre en avant de nouvelles études accentuant un peu plus les suspicions sur ce produit.
Mais ce qui est plus intéressant, c’est le décalage croissant et ahurissant entre le discours officiel sur le cannabis et celui que s’approprient les fumeurs. Il y a en France suivant l’OFDT environ 4,6 millions de fumeurs de cannabis, dont 1,6 millions de fumeurs réguliers. Ces fumeurs réguliers entretiennent avec ce produit une relation apaisée, aux antipodes du discours qu’ils entendent régulièrement sur les medias ou dans les brochures officielles. Par leur expérience, par leur discours, par leurs échanges, par leur vocabulaire (« joint », « pétard »,« oinj »,« bédo », « stick », « buzz », «cône»…) par les rituels qu’ils mettent place (le joint qui tourne), par la musique qui y est associée, par les récits ou la littérature qui le mettent en valeur, par les connivences qui s’établissent dans les réseaux sociaux…, se développe une véritable contre-culture qui fabrique ses propres mythes, notamment les bienfaits prouvés ou supposés du cannabis thérapeutique. Plusieurs études donnent du crédit à certaines vertus du cannabis thérapeutique notamment dans la sclérose en plaque et cela explique que, même en France, un produit dérivé a été autorisé de mise sur le marché dans l’indication sclérose en plaque (Sativex) mais il n’est toujours pas disponible en pharmacie, vu que son prix n’a toujours pas été fixé. De plus, nombre de consommateurs préfèrent, quand bien même ils pourraient disposer d’un médicament, utiliser la plante elle-même, plutôt que de se retrouver piégés par une médicalisation qu’ils n’ont pas forcément demandée. Leur attitude est un poing levé contre l’intérêt des grands laboratoires pharmaceutiques, qui tentent de profiter de l’émergence du cannabis thérapeutique et de son immense potentiel économique. Toutes ces considérations, qui peuvent sembler éloignées des effets pharmacologiques d’un produit supposé « pur », fabriquent en réalité toute la perception qu’en auront les fumeurs, et c’est véritablement ainsi que se forgent les nouveaux mythes qui viendront meubler nos imaginaires, renforcer nos capacités de suggestion et donc nos potentialités à guérir. Par ailleurs, de nouvelles pratiques d’auto production se sont développées ces dernières années, toute une poétique de culture de la plante se développe, sur le même mode que la production du vin… cette poétique vient à son tour enrichir la représentation et renforcer l’effet de l’image sur le produit.
Ces rites, émergence de pratiques et de croyances de gens partageant des expériences communes, des lieux de vie, et vivant leur époque, sont tissés à partir de notre existence même, en même temps qu’ils lui donnent corps, qu’ils l’enrichissent et la densifient. Notre regard se refuse à la découper, cette existence, en morceaux irréconciliables, il la perçoit et la comprend dans son évidence pour déchiffrer les systèmes de correspondance dans laquelle elle est prise. L’introduction du rite, consubstantiel de l’effet de suggestion et de l’effet placebo, réduit la dimension de tromperie ou d’aliénation. Au contraire, il développe en nous l’agir. En effet, admettre et utiliser la suggestion et l’effet placebo, c’est se placer à l’intérieur de cette totalité pour mieux y agir.
J’utiliserai pour conclure quelques lignes tirées de François Roustang (La fin de la plainte):
« Il n’est pas trompé, le patient que l’on invite par ce moyen à guérir, c’est à dire à recouvrer toutes les forces qui font de lui une personne active dans telle communauté et, à travers elle, dans le monde. Guérir, c’est entrer à nouveau dans le mouvement du monde et y retrouver sa place. L’effet placebo serait notre statue du commandeur comme ombre projetée du savoir être par quoi les hommes tiennent ensemble. »

Posté le 16/06/2016 10:38:00 11 commentaire(s)
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